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COLLOQUE ANPEIP DE GRENOBLE
Mercredi 3 mai 2000
Intervention de Jacques BERT, Directeur d'Ecole

Le contenu des pratiques
pédagogiques spécifiques

Un exemple de pédagogie adaptée aux Enfants de Q.I Elevé :

la P.M.E.V (Pédagogie de Maîtrise à Effet Vicariant)

 

On trouve, dans les Instructions Officielles de l’Education Nationale qui mettent en place la réforme des cycles, la phrase suivante : " Les formules permettant aux élèves de travailler selon leurs rythmes et leurs possibilités, à la réalisation d’une tâche dont ils connaissent les finalités, et permettant aux maîtres d’observer et de comprendre ce qui se passe dans les activités d’apprentissage peuvent faire l’objet d’expérimentations et d’évaluations."

C’est de cette phrase que Michel Monot, Inspecteur de l’Education Nationale en Nouvelle-Calédonie, est parti pour mener avec son équipe des travaux dont le but était de trouver une organisation pédagogique qui soit conforme aux Instructions Officielles de l’Education Nationale tout en respectant le rythme d’apprentissage de chaque élève.

Si le maître peut observer ce qui se passe dans les apprentissages de chacun, les autres acteurs de la classe, les élèves, ne pourront-ils pas le faire aussi ?

Cette question peut paraître triviale mais elle est en fait essentielle. L'équipe de Michel Monot n'ignore évidemment pas que les Américains, avec Bloom notamment, ont travaillé sur les rythmes et le rendement des apprentissages, et qu'une solide équipe, en Suisse, avec des chercheurs comme Mickael HUBERMAN et Philippe PERRENOUD entre autres, a repris et affiné leur travail. Mais elle sait aussi - et ce détail sera capital - qu'un Canadien, Albert BANDURA, a travaillé sur une forme d’apprentissage qu’on appelle l’apprentissage vicariant, dont un chercheur français, Maurice REUCHLIN, professeur à la Sorbonne mais aussi ancien instituteur, a pressenti et écrit qu’elle pouvait avoir des applications pédagogiques importantes. Tous ces travaux conduits par des spécialistes de renom leur semblent pouvoir servir de base théorique à certaines révisions des pratiques pédagogiques courantes.

Michel Monot et son équipe mènent alors ce que nous appellerons par commodité une expérimentation mais qui n’est en fait et ne veut être rien d'autre qu’une stricte mise en application de la réforme des cycles. S’il est vrai qu’au départ, cette expérimentation n’a pas été menée à l’intention des enfants de QI élevé, il s’avère aujourd’hui, et cela a été vérifié sur le terrain, qu’elle peut répondre à leurs besoins.

Respecter leur rythmes et leurs possibilités ", c’est bien ce que nous demandons pour les enfants précoces.

Permettre aux maîtres d’observer et de comprendre ce qui se passe dans les activités d’apprentissage " : ce serait permettre aux maîtres de constater et de comprendre que les enfants de QI élevé ont un fonctionnement spécifique qu’ils ne soupçonnaient même pas, au point de les confondre parfois avec des élèves intellectuellement retardés.

Si cette approche officiellement recommandée ne s'est pas mieux développée, c'est sans doute qu'elle se heurtait à des obstacles que la PMEV aurait quant à elle réussi à surmonter.

En quoi consiste cette pédagogie ?

- Pourquoi Pédagogie " de Maîtrise " ?  Parce qu’il s’agissait de travailler, sur la lancée des Américains, à égaler dans les classes les résultats atteints par le préceptorat, qui sont de l’ordre de 95% : c'est là un OBJECTIF, 95% d’acquisition par 95% des élèves, en donnant à chacun, selon la formule de Bloom, " le temps dont il a besoin pour apprendre ".

- " à effet vicariant ", c'est le MOYEN retenu en vue d'atteindre l'objectif, à partir de la piste ouverte par Albert Bandura et Maurice Reuchlin, celle d’un apprentissage par analyse et repérage d’indices : c’est l’apprentissage par effet " collatéral ", par exemple celui qui existe entre les enfants d’une même famille à l’insu des parents, c’est l’apprentissage " par la bande ". On apprend en regardant les autres apprendre, en quelque sorte, par procuration, a même pu dire un jour un collègue. L’apprentissage vicariant pourrait donc correspondre, dans le contexte scolaire et pour simplifier, à ce que l’enfant peut apprendre en marge du discours du maître proprement dit : en regardant faire et en écoutant faire ceux qui savent faire ou sont en train d’apprendre, ou encore, par extension, en analysant la production de ceux qui savent faire. La PMEV, au fond, n'apporte pas de véritable nouveauté, mais elle a le mérite d'accepter le jeu de processus plus ou moins dévalorisés ou proscrits et d'en rationaliser la mise en œuvre.

Le choix de cette option, qui pourrait prêter à rire et friserait même la provocation – qui oserait encourager ses élèves à copier ou imiter son voisin ? - va avoir un impact déterminant : pour des raisons techniques, la PMEV est contrainte de laisser l'enfant choisir sa tâche, et elle découvre alors la clé que nous cherchions : quand on laisse le choix de la tâche à l’élève, le bénéfice en terme d’apprentissage est significativement plus grand : l’élève doit d’abord se représenter la tâche à effectuer, faire le tri entre ce qu’il peut et ne peut pas encore faire, accomplissant ainsi ce qu’on appelle un travail de métacognition, c’est-à-dire une réflexion sur ce qu’il doit mettre en jeu pour apprendre.

Concrètement, l’année est divisée en " mini-périodes " dont la durée varie avec l’âge des élèves : 1 semaine en CP, 3 semaines en fin de cycle 3. Durant cette période, l’élève a un certain nombre de fiches à effectuer.

La journée est elle même divisée en trois temps :

1 – le temps de travail individuel (T.I) : c’est le travail sur des fiches choisies par l’élève dans le lot qui lui est imposé. La durée de ce temps de travail individuel varie en fonction de l’âge des élèves.

2 – le bilan : les élèves viennent présenter leur travail, c’est-à-dire les fiches qu’ils ont effectuées, à l’ensemble de la classe. Les " experts " fournissent ainsi aux " novices " des indices, des informations qui vont progressivement leur permettre d’effectuer les tâches qui leur étaient inaccessibles au début de la période. Ils peuvent fournir des exemples, mais de leur invention de préférence.

Pour les " experts ", c’est un travail de reformulation et d’explicitation dont il n'est pas inutile de souligner l'intérêt. L’enseignant n’a que peu d’intervention de nature pédagogique mais il reste attentif. Il effectue un rigoureux travail de pointage des fiches effectuées par chaque élève pour mesurer la progression de la classe. Une même fiche peut être présentée plusieurs fois pendant la période. Il est important que le bilan permette de répondre à des questions qu’un élève se pose au sujet d’une fiche qu’il a vue mais n’a pas su faire.

3 – les leçons : elles ne disparaissent évidemment pas mais elles changent souvent de fonction. Parfois, elles n’ont lieu que quand le besoin d’une mise au point ou d'une synthèse se fait sentir pour tout ou partie de la classe.

Pourquoi cette organisation ?

Les élèves rapides vont effectuer les fiches plus vite que les élèves qui connaissent des difficultés. Le découpage en mini-périodes évite que les élèves rapides prennent tellement d’avance que les autres ne se représentent plus la fiche dont il est question, et il leur permet, au contraire, de recevoir chaque jour de nouvelles informations sur le travail en cours, d'affiner ainsi leur analyse pour atteindre à leur tour leur but.

La mise en place de la PMEV ne va pas évidemment de soi, mais les classes fonctionnant sur ce modèle en France et à l'étranger se sont construites à peu près seules sur la base d’informations échangées par Internet.

Le fait que les résultats en matière de comportements des enfants soient visibles dès les premiers jours facilite la mise en place et encourage les maîtres : Tous témoignent de la disparition de l’obligation habituelle de faire de la discipline, et de l’engagement réel des élèves dans leurs apprentissages. Les résultats en termes d’amélioration des apprentissages sont rapidement significatifs, perceptibles dès la première semaine. Ils sont rapides et fiables et font souvent déclarer aux maîtres qu’ils ont redécouvert leur métier.

Pour qu’il y ait apprentissage vicariant, il faut :

1°) que soient en présence, face à un apprentissage donné, les enfants qui ont déjà maîtrisé cet apprentissage et des enfants qui, le découvrant, vont avoir besoin éventuellement de prendre quelques repères. Il faut donc des enfants qui aient pris une certaine avance, mais contrôlée, sur d’autres.

2°) que les savoir-faire de ces élèves avancés soient rendus visibles, lisibles, interrogeables pour permettre aux élèves lents de prendre des repères.

3°) que soit donc prévues, dans l’horaire scolaire, des séquences réservées à ces prises de repères, qui fonctionneront par nécessité avec beaucoup de souplesse, mais resteront néanmoins strictement placée sous le contrôle du maître.

Le recours à l’apprentissage vicariant permet l’apprentissage de l’autoévaluation et celui de la gestion de ses propres apprentissages :

1°) Il se consacre d’abord aux tâches qu’il juge à sa portée

2°) Il recueille les indices qui vont lui permettre de se mettre à la hauteur des tâches qui ne lui sont pas initialement accessibles.

La classe fonctionnant en PMEV est donc fondée sur une certaine hétérogénéité, mais une hétérogénéité mesurée, orientée, provoquée en quelque sorte. Elle sera régulée pour être régulatrice, pour devenir et rester fonctionnelle.

Le fonctionnement en PMEV fait donc alterner des séances collectives de prises d’indices avec des périodes de réinvestissement individuel.

Ce fonctionnement permet de gagner du temps. Tout en accordant à chacun le temps dont il a besoin pour apprendre, il réussit, en favorisant les prises d’indices, à ce que le temps soit effectivement investi par l’élève dans sa tâche d’apprentissage.

Ce gain de temps et cette efficacité renforcée chez tous les élèves ont un impact sur l’anxiété du maître, ce qui change l’ambiance de la classe. Il permet en outre de redonner toute leur place aux disciplines dites secondaires.

L’intérêt de cette méthode est indéniable pour tous les enfants, et particulièrement pour ceux qui se trouvent en difficulté parce qu’un enseignement frontal homogène ne leur convient pas. On trouve dans cette catégorie les enfants en retard scolaire mais aussi tous ceux qui ont un profil atypique, et c’est en cela que les enfants de QI élevé sont concernés.

Je terminerai donc sur les avantages particuliers que peut représenter cette méthode pour cette catégorie d’enfants.

1°) La PMEV permet de vérifier que les enfants en difficulté scolaire ne sont pas tous intellectuellement retardés et qu’il peut se trouver parmi eux, trop souvent probablement, des enfants de QI élevé non détectés et donc indûment retardés.

2°) On peut penser que les enfants intellectuellement précoces le sont dans le traitement de l’information, qu’ils ont appris plus tôt que d’autres à relever des indices pour les traiter, à se mettre en situation-problème et non en situation de simple enregistrement sensoriel. Leur mise en difficulté scolaire est tout particulièrement choquante car elle est contre nature. On peut penser que la PMEV, parce qu'elle respecte leur rythme de travail et privilégie une approche fondée sur l'analyse, pourrait leur permettre de mieux utiliser leurs capacités.

Il semble en effet que l’apprentissage vicariant, de type assez nettement hypothético-déductif, corresponde aux capacités spécifiques des enfants de QI élevé, alors que la conduite traditionnelle des apprentissages scolaires, sans vouloir la caricaturer, se donne plutôt pour but de transmettre des savoirs et des valeurs.

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Pour conclure, je dirai que le plus grand avantage de cette méthode est qu’elle satisfait pleinement aux exigences de l’Administration, pour ce qui concerne en particulier l’évolution vers un enseignement par cycles dont la finalité est la réduction des redoublements inutiles et l'amélioration des niveaux d'entrée en sixième.

Mais elle a d’autres avantages, non moins négligeables :

Il me semble donc que, si elle se met en place dans l’enseignement primaire, cette méthode permettra de résoudre le problème actuellement devenu insoluble de l’hétérogénéité croissante des classes et des retombées en cascade négatives qui en résultent pour l'ensemble du système et pour notre société toute entière.

Elle permettra aux enfants de QI élevé de suivre une scolarité à leur rythme en restant intégrés à des classes ordinaires, c’est-à-dire avec des enfants de leur âge, tout en bénéficiant d’un crédit-temps permettant de redonner à des matières dites secondaires l’importance qu’elles méritent ou de satisfaire leurs centres d’intérêt.

Il n'est cependant pas question, malgré ce bilan globalement positif et quasi inespéré, de parler de "méthode miracle", et je voudrais vous en convaincre par deux remarques :

  1. La PMEV, ainsi désignée par simple besoin de clarté, n'est en fait rien d'autre qu'une application assez banale des directives de la réforme des cycles, et l'on est en droit de penser que les concepteurs de celle-ci avaient réfléchi aux problèmes et mûri leur texte.
  2. L'apprentissage vicariant, pour avoir un petit air de nouveauté, est en réalité une vieille histoire, inséparable sans doute de l'apparition de l'intelligence dans l'humanité. Il a ses lettres de noblesse, dans le compagnonnage par exemple, et son adaptation réfléchie aux besoins spécifiques des apprentissages scolaires ne pouvait qu'être avantageuse.

Il reste à convaincre les enseignants de faire évoluer leur pratique dans ce sens, et c’est en leur montrant qu’ils peuvent y gagner autant ou même plus que leurs élèves, que nous y arriverons.

Jacques BERT
Lyon, Avril 2000