Eliminer la fatalité du bon ou du mauvais élève ? 

du bon ou du mauvais enseignant ?

 

 

Un article de la revue "Education et Psychologie",  Mars 2001

Le travail de l'enseignant

du point de vue de l'ergonomie

Nicole Devolvé et Annick Margot

 

        Constatant que "les réflexions produites en Sciences de l'Éducation. ont encore des difficultés à apporter des solutions aux problèmes que rencontrent les enseignants dans leur métier", Nicole Devolvé, chercheur, et Annick Margot, I.P.R./IA, se tournent à leur tour vers l'ergonomie

        En bref, expliquent d'entrée ces deux auteurs, "l'analyse du travail de l'enseignant du point de vue de l'ergonomie montre une diversité de tâches qui peuvent expliquer l'extrême fatigue de certains enseignants ou la difficulté que certains ont pour atteindre l'objectif qu'ils se sont fixés avec leurs élèves.

    Le constat n'est pas nouveau pour la PMEV qui avait pris ce problème en compte depuis plus de dix ans, mais nous ne pouvons qu'apprécier une prise de position qui pourrait faire bouger les choses dans le bon sens. Même si le comité de lecture de la revue regrette que l'article manque de portée pratique, cette réserve n'inquiètera pas outre mesure ceux qui pensent devoir explorer eux même ces problèmes de façon concrète : ils savent que la solution passe par la prise en compte simultanée de l'ergonomie sur le poste élève et seront satisfaits de voir des universitaires et responsables hiérarchiques de haut niveau prendre enfin date avec ce problème très sérieux qui, sans elles, resterait trop dépendant des initiatives locales et des passions qu'elles déclenchent.

        Il n'est évidemment pas exagéré de dire que les approches universitaires actuelles, dans leur ensemble, " ne sont pas adaptées pour améliorer l'efficacité du système de travail " et il est juste de souligner " la difficulté à transférer les données de la recherche vers les situations réelles d'apprentissage, et à favoriser leurs mises en œuvre dans les pratiques." Cette idée, Ph. Meirieu la défend lui aussi, reconnaissant néanmoins que l'apport universitaire nous a déjà permis une gestion plus rigoureuse de la classe.

        Affirmer que "cette difficulté est en relation étroite avec les représentations mentales que les enseignants ont eux-mêmes de la situation d'apprentissage" nous semble en revanche plus aléatoire et en tout cas incomplet. Bien des enseignants ont parfaitement conscience de cette difficulté qu'ils découvrent le plus souvent brutalement à leur "entrée dans la vie active", et cette prise de conscience des limites de l'apport universitaire n'est pas sans expliquer par exemple leur engagement dans la pédagogie Freinet dont les caractéristiques correspondent assez bien - au moins "théoriquement" - au modèle pédagogique qu'elles préconisent. 

        Non pas le modèle "linéaire" qui est "omniprésent encore, à l'heure actuelle, dans les manières de penser et dans les représentations implicites et explicites de la situation d'enseignement", mais dans lequel "la relation directe au savoir par l'élève, n'existe pas", pas plus que la "relation dialectique entre l'élève et la personne qu'est l'enseignant". Ni même le modèle "triangulaire", plus élaboré sans doute car riche celui-ci en "interactions" mais qui restent très imparfaites encore car "le contexte n'est pas intégré dans la définition des interactions." Leur préférence va donc au modèle dit savamment de "l'interaction complexe", "intégrant l'ensemble des facteurs contextuels dans l'analyse de ce que fait et subit l'individu à un moment donné, tel qu'il est développé en ergonomie".

        Ce modèle de l'interaction complexe que nous connaissons bien en PMEV, Annick Devolvé et Annick Margot le défendent hardiment, et c'est là leur principal mérite, même si elles l'abordent peu au plan pratique. Mais elles en vantent du moins les qualités potentielles, allant jusqu'à affirmer que cette approche systémique de la situation éducative "ouvre des voies intéressantes pour traiter la situation de travail de l'élève et aussi de l'enseignant". Elle permet en effet "d'éliminer la fatalité du bon ou du mauvais élève, du bon ou du mauvais enseignant", ce que nous avions déjà souvent souligné à propos de la PMEV, car nous pensons avec elles que "pour faire bien, il faut être bien dans sa situation de travail", et que "cette affirmation est valable pour tous les acteurs de la situation d'apprentissage : des équilibres individuels dans le travail, naîtra un équilibre renforcé pour chacun. Le mieux être de tous en dépend." Un mieux être sans aucun doute, mais aussi de meilleurs apprentissages, ceci expliquant cela et réciproquement, comme il se doit dans une problématique ergonomique de conception résolument systémique.

        Promouvoir donc une approche ergonomique des métiers de l'enseignement, ce qui est d'après les auteurs un problème de représentations, et sans oublier, insisterons nous, le versus élève qui est à notre sens peut être plus "heuristique". Problème de représentations des enseignants sans doute, pour une part au moins car nous savons bien en PMEV que nous nous heurtons souvent aux représentations de nos collègues, mais aussi problème de représentations chez les acteurs "hiérarchiques" ou "administratifs" qui n'ont pas toujours une perception très juste de la complexité de la classe.

        Mais ne chipotons pas. Citant P. Meirieu qui, dans "La pédagogie, entre le dire et le faire" rappelle opportunément que "en pédagogie, dire vouloir faire n'est pas faire et qu'il y a toujours un décalage entre les deux objets", les auteurs ont visé juste. Et elles visent juste encore quand elles évoquent "le concept de médiation, partout présent dans les textes qui parlent de la situation d'apprentissage en psychologie", tant "l'emprise de l'œuvre de Vygotski est reconnue comme une des plus importantes du XXe siècle".

        Resterait selon nous à battre le rappel encore plus largement, car Reuchlin nous semble détenir une clé tout aussi précieuse, celle qui peut jouer le rôle de catalyseur pour déclencher la réaction qu'elles appellent sans doute de leurs vœux. "L'élève, l'enseignant, dans leur classe gèrent bien entendu un travail à forte exigence mentale. Mais sa réalisation est dépendante des facteurs qui composent le contexte dans toute sa généralité." ajoutent-elles encore. Mais ce travail à forte exigence mentale n'est pas apparu subitement sur les bancs de l'école, et tout être apprenant, depuis la nuit des temps, pourrait en témoigner, ce qui donne du poids à cette "hypothèse Reuchlin" dont nous avons tiré la PMEV.

M. MONOT  19 Avril 2001

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Cet article de Mesdames Devolvé et Margot
est inséré provisoirement sur notre site
à l'occasion du "grand débat national sur l'école"

(7 Novembre 2003)