Notes du responsable du site Si les familles des classes moyennes
supérieures inscrivent volontiers leurs enfants dans les écoles initialement conçues
pour les classes défavorisées, c'est qu'elles en ont reconnu la valeur. Mais, pour
autant, cette reconnaissance prive-t-elle la pédagogie active de ses qualités
originelles au bénéfice des opprimés ? Nous ne le pensons pas.
Que ces options ne soient pas à priori celles qui ont cours dans les milieux populaires pour définir un apprentissage sérieux, nous en convenons bien volontiers. Mais l'expérience montre que ces mêmes milieux ont tôt fait d'en reconnaître la valeur lorsque l'on se décide à les adopter dans leur version "revue et corrigée": les changements de comportements que les parents décèlent alors chez leurs enfants, leur intérêt subit pour le travail scolaire, sont des arguments tangibles qui ne laissent jamais les parents indifférents. Philippe PERRENOUD, à qui nous devons tant,
ne nous tiendra pas rigueur de ces remarques de simple pédagogue. |
La classe ouvrière s'embourgeoise et les plus
défavorisés d'aujourd'hui - immigrés, chômeurs, minorités ethniques ou réfugiés -
sont trop occupés à survivre pour construire un projet de société comparable ceux qui
ont porté le mouvement ouvrier depuis le XIXème siècle. L'effondrement du communisme
totalitaire permettra peut-être l'émergence d'un socialisme crédible, mais aujourd'hui,
la connexion n'est pas facile à établir entre les pédagogies nouvelles et un projet
politique mobilisateur. Les enseignants des écoles nouvelles peuvent donc être tentés
de centrer la pédagogie sur le sujet, en l'armant pour une société aux valeurs de
laquelle ils adhèrent faiblement, sans voir se dessiner une « utopie crédible ». Des
écoles alternatives jadis inscrites dans un mouvement social deviennent des figures parmi
d'autres de la « bonne école ».
La difficulté est de réinscrire l'école nouvelle dans un combat de société sans
nourrir la nostalgie d'une époque où les enjeux étaient plus clairs et les camps mieux
dessinés. Aujourd'hui, le tiers-mondisme, l'écologie, la lutte contre le racisme ou le
refus d'une société duale ou l'exclusion ont plus de pertinence que la défense d'une
classe ouvrière recomposée et pour une part divisée, puisqu'elle vote de plus en plus
souvent pour l'extrême-droite.
Parmi les révoltes qui inspirent les pédagogies nouvelles, il y a le sort de l'enfance :
La pédagogie de l'école
républicaine se coule dans le moule des pédagogies cléricales ; elle en reprend à la
fois les rites, les méthodes et les techniques « disciplinaires ». C'est une pédagogie
de la maîtrise qui ignore l'enfance ou, plutôt, qui ne s'adresse qu'à la part adulte
qui sommeille en l'enfant, qui lutte contre ce qui est enfantin chez lui : la rêverie, le
jeu, la dissipation, l'instabilité.
La forme scolaire républicaine ne rompt pas avec ses devancières (Dubet et Martucelli,
p. 29.).
Une pédagogie centrée sur
l'enfant prend son parti, le reconnaît dans sa différence et l'autorise à grandir à la
faveur de rapports sociaux moins durs que ceux qui prévalaient dans l'école cléricale
ou républicaine. Le refus de la violence symbolique et du déni du sujet est une noble
cause. Osons dire que les adultes peuvent y trouver leur compte. Pour quelques uns, les
écoles nouvelles sont aussi un refuge contre les logiques de compétition et de pouvoir
qui gouvernent nos sociétés. Chercher à travailler dans un lieu protégé ne saurait
être, cependant, la raison majeure d'une adhésion aux pédagogies nouvelles. La quête
d'une oasis pourrait en effet conduire à renoncer à toute tension entre les désirs des
sujets et la raison de leur présence dans une école : apprendre. Or, sans cette tension,
il n'y a pas d'accès aux savoirs et à une identité autonome.
La peur de reconstruire des hiérarchies et de
fonder des sélections peut alimenter le désir de ne pas évaluer, pour ne mettre
personne en échec apparent. Les écoles nouvelles rejettent la note, mais les plus
lucides ne refusent pas la vérité des écarts. C'est la seule façon de les neutraliser
: ne pas pratiquer la politique de l'autruche, ne pas faire comme si tous les enfants
avaient les mêmes moyens d'apprendre et construisaient spontanément les mêmes
compétences. Sans évaluation, il n'y a pas de régulation des apprentissages. Pratiquer
une pédagogie de la réussite, ce n'est pas affirmer la réussite contre toute évidence,
c'est la rendre possible et ne pas enfermer l'apprenant dans un échec provisoire.
L'exigence, c'est aussi ne pas rapprocher la culture scolaire de l'enfant au point de ne
lui donner aucun moyen nouveau de comprendre le monde.
Entre enfermer l'élève dans son rythme ou le forcer à apprendre à marche forcée, la voie est étroite. Les pédagogies nouvelles ont toujours été plus sensibles à la part de violence dans l'action éducative, à la tentation de fabriquer autrui, tel Frankenstein (Meirieu, 1996). Cette prudence peut nourrir une forme d'attentisme. « Si je devais vraiment rouler à mon rythme, je ne roulerais pas », dit Le Chat, personnage des bandes dessinées de Philippe Geluck. Meirieu le dit autrement :
il y aurait un danger à vivre la différenciation comme une manière de casser, de briser toute dynamique collective, ou d'individualiser comme une manière de « respecter » les différences et d'y enfermer les personnes. Moi je ne « respecte pas » les différences, je le dis avec beaucoup de simplicité, les différences j'en tiens compte ce qui est tout à fait autre chose (Meirieu, 1995).
Dans les écoles nouvelles, le désir de faire accéder chacun au savoir comme moyen de libération a servi de contrepoids à la tentation de l'attentisme. En un temps où les « savoir-être » paraissent plus importants que les savoirs, on peut croire - qui n'en aurait envie - que l'on peut apprendre sans jamais travailler, ni souffrir. Non pas souffrir de l'ennui ou de brimades, mais souffrir de devoir comprendre et assimiler des savoirs qu'au départ on trouve opaques, abstraits, hors d'atteinte. Apprendre en jouant, pourquoi pas, mais en sachant que le jeu, ce n'est pas la facilité, la désinvolture, la détente, mais une tension positive vers la maîtrise des situations, bref, la construction de compétences. Une pédagogie différenciée (Meirieu, 1996 b) n'est pas une pédagogie du renoncement.
Les écoles nouvelles ont historiquement refusé
la relégation des familles à la marge de la scolarité de leurs enfants. C'est là que
l'ont trouve les parents les plus impliqués dans la gestion communautaire de
l'établissement. Pourtant, ces solidarités peuvent être menacées de part et d'autre.
Les parents, devenant consommateurs d'école (Ballion, 1982), se montrent de plus en plus
exigeants et certains définiraient volontiers l'école active comme une école bâtie sur
mesure pour leurs enfants, comme le simple prolongement de leurs valeurs et ambitions
éducatives. Les enseignants se trouvent dès lors mis en situation de servir un projet
éducatif qui n'est pas négocié. L'asymétrie s'est renversée
À l'inverse, une équipe pédagogique peut être, à certains moments de l'histoire d'une
école alternative, lasse de la négociation, fatiguée de travailler à ciel ouvert, à
court d'énergie pour expliquer à des parents de plus en plus instruits que les urgences
et les incertitudes du métier (Perrenoud, 1996 e) ne permettent pas de tout maîtriser et
de tenir toutes les promesses. On peut comprendre la tentation de se retrouver entre
professionnels, mais elle tourne le dos à une coopération indispensable. Pas
seulement pour que les devoirs soient compris ou l'évaluation bien reçue, mais pour que
les savoirs et le travail scolaires aient un sens construit à la fois en classe et à la
maison.
Le clivage école nouvelle - école
traditionnelle a vécu. Même si une école globalement engagée dans les pédagogies
nouvelles est toujours un endroit extraordinaire, pas comme les autres, en raison de cette
commune orientation et du rattachement à un mouvement plus large, à des réseaux
militants, il serait absurde de ne pas voir que dans le système éducatif, une partie des
enseignants ont les mêmes valeurs et poursuivent des projets proches ou qui présentent
au moins certaines convergences. Le mouvement d'éducation nouvelle n'est jamais aussi
fort que lorsqu'il se mêle au système et investit dans les groupes où l'on débat des
programmes, de la formation des enseignants, de l'évaluation, des devoirs. La pureté
cultivée en circuit fermé conduit au complexe de l'assiégé - le village d'Obélix et
Astérix - et du juste, parfois à une forme d'arrogance. Le système éducatif a besoin
des militants de l'éducation nouvelle partout où il est question de lutter contre
l'échec scolaire, le non sens du travail, la soumission à des normes, l'évaluation et
la sélection précoces. Qu'ils ne soient pas constamment suivis ne devraient pas les
inciter au repli !
« Rendre l'élève actif
c'est vite
dit ! », ai-je écrit (1996 c). Les pédagogies nouvelles relèvent un défi
majeur
donner du sens aux savoirs sans renoncer à les rendre accessibles,
pour les rendre accessibles (Vellas, 1996, Perrenoud 1996 a). Aménager pour cela l'espace
de la classe, la relation, le contrat, le temps, le matériel. Coopérer à l'échelle de
l'école. Travailler avec les parents. Se former, réfléchir sur sa pratique.
Rappeler les militants des écoles nouvelles à leurs idéaux, c'est évidemment facile et
un peu injuste. Les risques qu'ils affrontent sont sans commune mesure avec la routine
dans laquelle nombre de classes et d'écoles fonctionnent. Pourquoi demander toujours plus
à ceux qui en font déjà plus pour la cause des élèves que ceux qui se contentent d'un
travail d'exécutant ? Sans doute parce qu'on estime qu'ils en ont les moyens et parce
qu'on a terriblement besoin qu'ils avancent encore pour faire avancer l'école ! Non pas
seulement pour innover, moderniser les dispositifs, proposer un usage ingénieux des
technologies ou défendre des valeurs humanistes, mais pour articuler valeurs, savoirs,
scolarité et organisation de la cité. Penser tout cela ensemble est très difficile,
aucun ressource n'est superflue. Les pédagogies nouvelles enrichissent notre héritage
commun.
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Références
Astolfi, J.-P. (1992) L'école pour apprendre, Paris, ESF.
Ballion, R. (1982) Les consommateurs d'école, Paris, Stock.
Boumard, P. (1996) Célestin Freinet, Paris, PUF.
Develay, M. (1992) De l'apprentissage à l'enseignement, Paris, ESF.
Develay, M. (éd) (1995) Savoirs scolaires et didactiques des disciplines, Paris, ESF.
Develay, M. (1996) Donner du sens à l'école, Paris, ESF.
Dubet, F. et Martucelli, D. (1996) À l'école. Sociologie de l'expérience scolaire,
Paris, Seuil.
Meirieu, Ph. (1989) Apprendre
oui, mais comment ?, Paris, ESF, 4e éd.
Meirieu, Ph. (1990) L'école, mode d'emploi., Paris, ESF, 5e éd.
Meirieu, Ph. (1995) Différencier, c'est possible et ça peut rapporter gros, in Vers le
changement
espoirs et craintes. Genève, Département de l'instruction publique, pp.
11-41.
Meirieu, Ph. (1996 a) Frankenstein pédagogue, Paris, ESF.
Meirieu, Ph. (1996 b) La pédagogie différenciée : enfermement ou ouverture, in
Bentolila, A. (éd.) L'école : diversités et cohérence, Paris, Nathan, pp. 109-149.
Meirieu, Ph., Develay, M, Durand, C, et Mariani, Y. (dir) Le concept de transfert de
connaissance en formation initiale et continue, Lyon, CRDP.
Perrenoud, Ph. (1995) La fabrication de l'excellence scolaire : du curriculum aux
pratiques d'évaluation., Genève, Droz, 2ème édition augmentée.
Perrenoud, Ph. (1996 a) Métier d'élève et sens du travail scolaire, Paris, ESF, 3ème
édition.
Perrenoud, Ph. (1996 b) La pédagogie à l'école des différences, Paris, ESF, 2ème
édition.
Perrenoud, Ph. (1996 c) Rendre l'élève actif
c'est vite dit !, Migrants-Formation,
n° 104, mars, pp. 166-181.
Perrenoud, Ph. (1996 d) En finir avec les vieux démons de l'école, est-ce si simple ?
Antidote sociologique à la pensée positive, in Des idées positives pour l'école, Actes
des journées du Cinquantenaire des Cahiers pédagogiques, Paris, Hachette, pp. 85-130.
Perrenoud, Ph. (1996 e) Enseigner : agir dans l'urgence, décider dans l'incertitude,
Paris, ESF.
Rey, B. (1996) Les compétences transversales en question, Paris, ESF.
Tardif, J. (1992) Pour un enseignement stratégique, Montréal, Éditions Logiques.
Vellas, E. (1996) Donner du sens aux savoirs à l'école : pas si simple !, in Groupe
français d'éducation nouvelle, Construire ses savoirs, Construire sa citoyenneté. De
l'école à la cité, Lyon, Chronique sociale, pp. 12-26.
Ce texte fait suite à une conférence prononcée par
Philippe PERRENOUD
à l'École des Bruyères