Lire et écrire
pour penser et comprendre....
La Jubilation de la Maîtrise...
Élisabeth BAUTIER, de l'Université Paris VIII, s'interroge sur le site de L'I.N.R.P. à propos des insuffisances ou des orientations contestables de notre enseignement du Français.
Constatant par exemple que "l'on confine les élèves dans l'écriture du vécu au détriment d'une utilisation du langage plus réflexive et conceptuelle", elle craint que ce genre de démarche "ne puisse résoudre les problèmes qu'elle suppose".
Autres pratiques jugées par ce chercheur insuffisantes sinon risquées : "décider que certains élèves ont besoin d'apprendre à l'école des savoirs sociaux que d'autres élèves sont censés acquérir dans leur milieu familial", cela au détriment d'autres compétences, dont la littérature. Et aussi, mais de façon plus inattendue de la part d'une linguiste, "l'enseignement-apprentissage de formes textuelles et de types de textes qui sont censés permettre d'écrire", ce qui se révèle "souvent inefficace pour ceux qui collent à la tâche scolaire, sans dépassement de l'acquisition de compétences qui sont alors plus techniques que véritablement langagières".
On pourra trouver un petit air "républicain" à ces analyses qui dérangent peut être, encore qu'elles aient des précurseurs. D'aucuns ont ainsi plaidé depuis longtemps pour un environnement scolaire "riche", et les institutrices de maternelle jouent à fond cette carte quand elles utilisent d'abondance les contes et à la littérature dite "enfantine". Mais on peut se demander si l'école élémentaire, en vertu de programmes souvent marqués d'ailleurs par la linguistique, ne tend pas trop souvent à désinvestir cette dimension culturelle et à scléroser ainsi une partie des acquis antérieurs.
Sans nier que la politique des ZEP, en axant ses efforts sur la "maîtrise de la langue", ait déjà permis d'importants progrès, Élisabeth BAUTIER invite cependant à "ne pas confondre "maîtrise de la langue" et "maîtrise des formes linguistiques", écrites en particulier, à ne pas réduire les problèmes de langage et d'apprentissage à des problèmes et de vocabulaire "pauvre". Elle invite en conséquence à "penser ensemble" : "les formes de la langue, les usages du langage oraux et écrits, ce qu'ils permettent de faire au regard des exigences des activités scolaires."
Élisabeth BAUTIER reconnaît honnêtement que la "didactique du français" a peu étudié la difficulté qu'elle entend pointer : "le langage, et l'écrit en particulier, pour apprendre, élaborer, penser, ne fait qu'exceptionnellement objet d'enseignement et d'apprentissage scolaires, alors même que cet usage du langage est justement fortement différenciateur des élèves".
Les utilisateurs de la PMEV, entre autres, penseront ici que leur orientation a devancé ce reproche, du moins pour le langage oral. Leur moment quotidien de bilan, bien que conçu d'abord à d'autres fins, fonctionne en permanence sur un modèle qui consiste bien à "élaborer, penser, travailler les savoirs". Ils se rappelleront même de tel ou tel enfant qui éprouve le besoin de préparer ses interventions par écrit, de tel autre qui, manquant peut être d'inspiration, se risque même à commencer sa journée en écrivant une sorte de "texte libre" parlant de géographie ou de sciences, voire même - cela s'est vu ! - de grammaire.... Et ils se demanderont alors si la PMEV ne devrait pas aller encore un peu plus loin car "c'est vraisemblablement ici une question de PRIORITÉ si l'on veut que la maîtrise de la langue ait à voir avec la réussite scolaire des élèves" ajoute Élisabeth BAUTIER qui affirme sans aucune hésitation que "toutes les pratiques d'oralité et d'écriture ne se valent pas".
Il s'agit donc de "penser les situations d'oral pour dépasser les usages communicatifs et
expressifs, usages qui restent le plus souvent sans effet sur l'utilisation du langage dans les situations d'apprentissage, en français comme dans les autres disciplines."
En PMEV, nous ne savions pas encore mais nous ressentions tout cela, qu'une linguiste professionnelle vient aujourd'hui éclairer de sa compétence particulière en "mettant des mots" sur nos modestes pratiques de "gens de terrain". Dans notre conception initiale, dont nous n'avons pas à rougir, il s'agissait seulement de rendre à l'apprentissage ses voies "naturelles" pour dépasser certains piétinements, et nous avions vite découvert que nous allions du même coup placer les élèves en situation d'apprendre à analyser leurs tâches et à gérer leur temps d'apprentissage, leur permettant ainsi d'apprendre les bases de leur "métier d'élève", pour arriver mieux armés à l'entrée au collège.
Laissons Élisabeth BAUTIER conclure : "La jubilation de la maîtrise déplace le rapport au langage qui, perçu trop souvent par les élèves comme objet de distinction, devient élément
central d'une culture partagée."
Cela, nous l'avions en effet constaté.
Michel MONOT
I.E.N. honoraire 7 Avril 2000