LOUIS LEGRAND

 

POUR UN COLLEGE UNIQUE

 

 

QUESTION    Votre rapport, en 1982, s’appuyait sur l’idée de l’adaptation, sur la pratique de la pédagogie différenciée. En 1999 qu’en reste-t-il ?

Le choix du "collège unique" est un choix politique. Pour ma part, j’y reste attaché. Les considérations qui suivent sont techniques et portent sur les conditions de sa possibilité. Alors que reste-t-il de ce que nous avions proposé en 1982 ? L’idée, l’intention est restée, mais la pratique n’est jamais vraiment entrée dans les mœurs, parce qu’on est jamais allé jusqu’au bout. En fait en France on a toujours eu peur de faire des choses qui soient différentes pour les uns et pour les autres, sous prétexte qu’on est dans un système unifié. Prenez par exemple " les parcours diversifiés ". C’est une chose qui paraissait très intéressante et qui d’ailleurs ne fait que reprendre ce qui a déjà été fait. Il y a eu pendant une quinzaine d’années, à côté des programmes généraux, valables pour tous, mise à disposition de quelques heures hebdomadaires au cours desquelles on pouvait développer des thèmes spécifiques pour le milieu et les élèves Ne pas traiter seulement les programmes mais aussi des connaissances globales venant du milieu. C’est une idée ancienne. Or ce qui est significatif c’est que lorsqu’on demande si cette idée toute simple est appliquée, on vous répond non. A part quelques petites équipes par-ci par-là, cette dimension des parcours diversifiés, très intéressante, n’est pas mise en place. Pourquoi ? Parce qu’il y a les programmes ! les programmes officiels pour tous, quel que soit le niveau des élèves. Alors on défile ces programmes et quand on a affaire à des élèves qui sont en grande difficulté on ne sait pas comment faire. C’est donc logiquement que BAYROU a décidé de refaire des classes d’attente pour les élèves qui arrivent en sixième et qui ne savent pas ce qu’ils auraient du savoir en sortant de l’élémentaire.

Le problème c’est qu’on en crée une par établissement sans se soucier de la composition sociologique de la population scolaire, alors que dans certains collège il faudrait modifier complètement les programmes pour tenir compte de la réalité. Non pas les programmes finaux, bien sûr; mais les programmes d’apprentissage qui devraient prendre en compte les élèves tels qu’ils se présentent, tels qu’ils sont.

C’est une des choses à laquelle l’enseignement français répugne, qu’il ne veut pas faire, au nom d’une idée de justice sociale abstraite qui voudrait que tout le monde reçoive le même enseignement. Résultat, on dispense un enseignement identique pour tous, dans la forme, et tant pis pour ceux qui ne peuvent pas suivre.

 La différenciation que nous proposions ne peut pas être une différenciation institutionnelle et définitive qui aboutirait à faire des établissements pour élèves faibles et d’autres pour élèves forts, mais au contraire nous voulions maintenir l’unification de l’enseignement pour que les élèves puissent vivre ensemble quelle que soit leur origine ou leur niveau, mais qu’il puisse se faire, d’après des décisions prises collégialement, des apartés avec un certain nombre d’élèves pendant un certain nombre d’heures, de façon à pouvoir reprendre ou même aller plus en avant sur un sujet déterminé. En somme nous prônions un programme commun et des programmes spécifiques suivant le niveau des élèves.

QUESTION    En somme le but à atteindre était identique pour tout le monde, mais les chemins pour y arriver différents ?

Oui, mais pour mettre en œuvre ce système il fallait une très grande liberté d’interprétation et par conséquent tout passait par le travail collectif des enseignants. C’était le travail en équipe qui était fondamental. L’adaptation programmatique ne pouvait se faire qu’à partir d’évaluation collective, élaborée par l’ensemble des professeurs. Ce qui voulait dire que bien évidemment, les services des professeurs devaient comprendre tous ces aspects d’adaptation et pas seulement les heures données dans le cadre disciplinaire. Il fallait que les emplois du temps comprennent du temps libéré pour la réflexion collégiale et la prise de décision. Tout doit passer par l’équipe professorale. Malheureusement peu de ces propositions ont été suivies d’effets. Les forces réactionnaires, certaines syndicales, ont bloqué l’essentielle de la réforme.

QUESTION   Ce recul de vos propositions de pédagogie différencié est- elle la seule évolution que vous constatez dans les collèges ?

Non, il y en a une autre qui me frappe énormément c’est l’élévation systématique des niveaux d’exigence programmatique, une inflation des contenus qui est liée en grande partie aux travaux qui ont été faits à l’INRP. On voit très nettement les retombées de ces travaux dans les exercices qu’on fait faire à des gamins de 10 12 ans. On a l’impression que les enseignants estiment qu’ils doivent restituer à tous leurs élèves tout ce qu’ils ont appris. Autrefois l’instituteur enseignait les tables de multiplication sans se poser de question. Aujourd’hui le même instituteur ayant une licence connaît très bien le fonctionnement de la multiplication et a la tentation d’enseigner la structure mathématique de la multiplication. Et souvent les élèves s’en moquent et s’ennuient.

QUESTION    Justement pensez--vous que les enfants actuellement sont intéressés par ce qu’ils font au collège ?

Je crois qu’on peut dire qu’actuellement il y a de 75 à 80% d’élèves qui font ce qu’on leur demande, mais qui comprennent pas très bien pourquoi ils le font ni ce qu’ils font là. Les contenus disciplinaires sont devenus trop artificiels. Alors il y a des élèves gentils et les autres. Ce qui est grave c’est qu’on a répercuté sur les enseignements, sans précautions, les progrès conceptuels, scientifiques qui ont été en faits en linguistique en mathématiques etc.… Quand on diffuse de nouveaux savoirs sans prendre en compte les problèmes d’apprentissage des élèves, on court à la catastrophe. On a constaté cela à l’INRP quand on a travaillé avec les collègues de l’Association des Professeurs de Mathématiques. Tous les professeurs expérimentateurs avaient attiré notre attention sur ce danger. Quand je suis allé dans les classes, j’ai constaté des choses absurdes. Les enseignements étaient d’une abstraction totale, et on les dispensait aussi bien aux bons élèves qu’aux élèves en difficulté On ne tient pas compte de la réalité des élèves et de leur diversité. Comment pourrait on le faire ? Soit en recréant des filières ou des classes spéciales, avec tout ce que cela comporte d’enfermement ou alors sur la base de classes communes mais en donnant aux équipes de professeurs la possibilité de diversifier, c’est à dire de prendre à part un certain nombre d’élèves, soit pour les remettre à niveau, soi même pour enseigner d’une façon beaucoup plus simple ce qui peut être enseigné de façon plus élevée à un certain nombre d’autres. Ces groupes de besoins ne peuvent fonctionner que sur la base des observations des professeurs qui doivent décider qu’un tel ou un tel sera pris à part pour tant d’heures mais que le reste du temps ils seront ensemble avec tous les autres.

QUESTION    Ne pensez-vous pas que le travail avec l’audio visuel pourrait être une solution pour aider les élèves en difficulté ?

Oui à condition qu’on puisse travailler pédagogiquement ces situations, qu’il y ait une articulation nécessaire entre ce qui va être regardé et ce qui va être travaillé en classe. Il y a c’est évident tout un travail à faire avec l’audio visuel. D’autant plus qu’on ne peut plus faire devant les enfants un cours magistral comme celui que je suis en train de faire devant vous. Les enfants ne peuvent pas recevoir passivement. Sinon ils s’ennuient. Mais le vrai problème à tous les niveaux et au lycée c’est pire que tout, c’est l’invasion du savoir savant sous forme de concentré, de boulettes de savoir, par lesquelles on croit que les enfants auront acquis ce qu’il leur fallait acquérir. Pour les lettres, par exemple c’est effrayant. Les programmes sont intéressants certes, seulement on fait travailler les élèves sur des extraits et sur ces extraits on travaille surtout l’énonciation, la linguistique appliquée etc.…sans savoir si cet extrait se situe dans une histoire qui elle-même traduit des relations entre des personnages ou exprime une situation historiquement marquée, etc. Tout ce qui est l’essentiel même du roman échappe au profit de l’analyse scientifique de l’énonciation. Des gosses de collège ou de seconde, si futés soient- ils, ont besoin pour une part importante de leur formation de lire, de lire et de lire encore et puis de discuter sur ce qu’ils ont lu et pas seulement d’analyser de façon systématique sous l’angle de la linguistique.

La linguistique appliquée, je ne suis pas contre bien sûr. J’ai assez participé à son émergence Mais il faut bien savoir que si on ne fait que cela, ça devient une discipline formelle qui ne peut pas intéresser les élèves. Je relie cette dérive avec celle de la formation initiale en IUFM dans laquelle on a fait disparaître tout ce qui n’est pas la discipline. Pour le collège aujourd’hui, je crois que la grosse question c’est que le collège petit à petit dérive vers un enseignement qui se veut de haut niveau intellectuel et qui ne prend plus en compte, véritablement, les différences de niveau importantes qu’il peut y avoir entre les élèves, sinon par la constitution de classes de niveau par le jeu des options, mais sans qu’il y ait de programmes adaptés, sans que l’on prenne en compte la pédagogie de maîtrise, c’est à dire le testage qui permet de voir sur une notion donnée où en sont les différents élèves que l’on a à enseigner, de sorte à moduler l’enseignement en fonction des besoins des élèves. Pour moi, c’est le problème fondamental.

QUESTION    Vous avez abordé tout à l’heure la formation initiale des enseignants.

Tout à l’heure vous avez parlé du travail en équipe. Mais jamais on a appris aux enseignants à travailler en équipe, ils n’ont jamais appris à faire confiance à l’autre, à faire confiance au groupe.

Et c’est bien tout le problème ! Si on veut faire véritablement un travail adapté à la réalité des élèves, il faut être entraîné à l’analyse des objectifs, à l’évaluation critériée etc.…toute chose fondamentale dans la formation des maîtres dont on ne parle pas.

QUESTION    La place du collège dans le cursus scolaire entre l’école et le lycée fait qu’il est le lieu de l’orientation. Tous les ministres qui se suivent disent qu’il faut l’améliorer. Qu’en pensez--vous ?

Le collège a déjà assez à faire à orienter les élèves en fonction de leurs besoins pédagogiques. S’il est considéré comme la fin de l’école obligatoire, il est indispensable alors qu’un certain nombre d’objectifs bien définis soient acquis au terme du cursus, indépendamment même des filières ultérieures d’orientation. Ce qui au collège me paraît très important c’est qu’un corps de doctrine étant défini comme indispensable pour les élèves ayant terminé leur scolarité obligatoire, ce corps de doctrine comprenne pour tous les élèves des connaissances de caractère formel de caractère intellectuel, mais aussi des connaissances technologiques pour tous. Ce qui se fait actuellement n’est guère satisfaisant et je crois qu’il faudrait qu’on repense, au collège, l’organisation des contenus d’enseignement, qu’un tiers du temps des enseignements soit consacré à des activités non intellectuelles, c’est à dire à des activités artistiques, esthétiques, physique ou technologique. Ce tiers d’horaire devrait être prélevé sur les horaires classiques c’est à dire avec une diminution des contenus programmatiques de français, de mathématiques, car ce qui importe le plus ce n’est pas le savoir encyclopédique mais le choix de thématiques qu’on puisse traiter de manière approfondie. Ce qui est important dans un apprentissage intellectuel c’est l’acquisition des procédures qui conduisent à construire les connaissances dites déclaratives, celles qui s’écrivent ou se récitent. C’est une idée chère à Luc Ferry et à Michel DEVELAY. Je ne verrais que des avantages à diminuer l’importance des enseignements classiques au profit justement des activités de nature artistique, physique, esthétique ou technologique de façon à concentrer dans l’apprentissage intellectuel les activités procédurales qui sont les plus importantes. Au fond il s’agit d’entraîner les enfants à réfléchir, à observer, à émettre des hypothèses, à mesurer, à vérifier plutôt que les cantonner dans l’apprentissage du savoir constitué. Savez-vous que les deux tiers des élèves de 3 ème ne pratiquent jamais d’activités artistiques organisées en dehors des cours au collège ! Il est clair pour moi que les collèges devraient être complètement transformés du point de vue de ce qu’on appelle le curriculum pour donner une place importante à ces activités là, et si on pratiquait ainsi on ne verrait plus ce qui est frappant dans nos collèges, des élèves soumis à la seule dynamique disciplinaire intellectuelle, c’est à dire des élèves qui s’ennuient ou qui s’agitent. Bien sûr, il y a des élèves capables d’avaler ces aspects intellectuels, il y en a disons 10 ou 15%. Mais tous les autres sont largués et 10 et 15% des autres deviendront des loubards. Il serait peut être bon de travailler ces activités différentes avant que cela se produise parce qu’après quinze ans c’est terminé.

QUESTION    Si je vous comprends bien, vous pensez que le collège est moins le lieu d’apprentissage disciplinaire que le lieu de la structuration de l’esprit et de l’apprentissage des moyens d’apprendre ?

L’âge du collégien c’est l’âge de la formation physique et intellectuelle, l’âge où les activités procédurales se construisent ou ne se construisent pas. C’est pour cela qu’il faudrait repenser complètement le cursus collégial.

QUESTION   Si on parlait un peu des rapports du collège avec l’école et puis avec le lycée?

Il y a une évolution du lycée vers une polyvalence en particulier en classe de seconde, ce qui me paraît tout à fait normal. On pourrait dés lors tout à fait concevoir en fin de collège une évaluation, non pas une évaluation couperet mais une évaluation diagnostic sur les possibilités ou les souhaits que les élèves pourraient avoir de faire ceci ou cela. Il faudrait que dans le cursus et dés la classe de 6 ème il y ait une part importante d’activité technique, manuelle permettant aux élèves de faire l’apprentissage d’autre chose que du savoir à proprement parlé. En arrivant en fin de cursus, il est indispensable qu’il y ait un constat, qu’il y ait pendant un trimestre discussion avec les élèves de telle sorte qu’ils puissent s’orienter, mais réellement s’orienter, pas être envoyé ici ou là parce qu’ils sont en échec ou parce qu’il n’y a pas de place pour les accueillir ailleurs.

Dés la classe de sixième et même dés la maternelle il faut qu’on ait un panel d’activités comprenant des activités technologiques, artistiques, relationnelles, qui ne soit surtout pas des spécialisations trop précoces et qui permettraient tout au long de la scolarité de s’épanouir. Alors, après, effectivement on pourrait orienter autrement que par l’échec. Ce que je propose supposerait d’ailleurs un nouvel équilibre professoral avec moins de professeurs de mathématiques ou de français et plus de professeurs de musique ou d’arts plastiques et de technologie et une autre structuration des collèges. Car tout cela ne peut fonctionner que dans de petits collèges qui sont les seules structures permettant le travail en équipe et la concertation des enseignants quand ils en ont besoin. Les gros collèges devraient être structurés en sous collèges de six à huit divisions, avec autonomie d’organisation.

QUESTION   Dans ce collège rénové quels enseignants faudrait- il ?

Moi, je réinventerais les PEGC ! Leur suppression a été la plus grosse bêtise pédagogique qui ait pu être faite. Qu’ils aient eu besoin d’être mieux formés, c’est une évidence ! Mais dans aucun autre pays d’Europe on ne fait enseigner des gamins de 10/12 ans par des purs disciplinaires. Quand on pense que des élèves sortant de l’élémentaire où ils n’ont eu qu’un seul maître se retrouvent tout d’un coup avec une dizaine ou une douzaine d’enseignants, ça ne tient pas debout.

QUESTION    Alors quel avenir voyez--vous pour les collèges maintenant ?

Je dois dire que je suis assez pessimiste. A mon avis on va vers la reconstitution des filières, des classes pour élèves faibles, peut être moins nombreuses. Tels que fonctionnent nos établissements scolaires on ne sait pas faire face à la diversité des élèves. Et puis le modèle qui est resté, c’est celui de l’établissement de grand papa. On cherche à revenir " au petit lycée " et aux classes de fin d’études primaires. Je crains que ce qui se prépare soit une régression ouverte ou camouflée.

 

PROPOS RECUEILLIS

par Dominique Lassarre Jean Pierre Rulié

BIIBLIOGRAPHIE

L’Ecole unique, à quelles conditions ? Scarabée. 1981

Pour un collège démocratique. Rapport au Ministre de l’Education Nationale . La documentation française. 1983