Anne Marie CHARTIER
Maître de conférences à l'INRP

 

Recherche Pédagogique
et Pragmatisme

 

On entend souvent opposer la "théorie" et la "pratique", et cette opposition sert parfois de prétexte à un certain immobilisme sinon à un dangereux obscurantisme. La problématique du chercheur et celle du pédagogue peuvent momentanément se trouver en opposition. Cet extrait d'une intervention aux journées organisées par l'Observatoire National de la lecture, en janvier 2000, sur la lecture dans les 3 cycles du primaire permet de prendre une vue plus juste de ce délicat problème.


(...) Troisième point, concernant les objets de la recherche.

Ce qui fait la légitimité et la validité scientifiques d'une recherche,
c'est la délimitation stricte de son objet.

S'agissant des premiers apprentissages de la lecture, les chercheurs ne peuvent se focaliser sur l'ensemble des paramètres que doit traiter empiriquement un maître dans sa classe. Ils s'intéressent soit à la conscience phonique, soit aux activités méta-syntaxiques, soit aux mouvements oculaires, etc.

Cet éclatement de l'acte lexique en une multitude de sous-composantes ne pose pas problème tant qu'on est dans une problématique de chercheur.

En revanche, une telle approche ne permet nullement de se faire une idée du poids respectif de chacun de ces éléments dans le processus d'apprentissage ni de déterminer une hiérarchie des priorités de travail, pour tel enfant ou à tel niveau. On voit bien les effets pervers que cela peut avoir en pédagogie, lorsque certains dispositifs expérimentaux de diagnostic deviennent le point de départ d'exercices pour la classe. Le travail de l'enseignant se trouve éclaté en une multitude de mini-apprentissages, visant à améliorer la conscience méta-cognitive, ou le repérage des rimes, la reconnaissance des étiquettes, la connaissance de l'alphabet, le codage des prénoms, etc.

Mais lorsqu'on ajoute de nouveaux exercices dans le temps limité de la classe, on en laisse tomber d'autres.

Comment choisit-on ce qu'on laisse tomber ? Ce qui fait, dans la vie de la classe, l'efficacité et le bon fonctionnement d'un apprentissage, c'est la capacité du maître à intégrer une multiplicité de paramètres en les hiérarchisant fonctionnellement.

Si l'on est d'accord pour penser que la pédagogie la plus informée scientifiquement n'est pas un cumul de dispositifs de recherche appliquée, il faut accepter de penser que les pédagogues ont à légitimer leur espace propre d'intervention, qui doit tenir de bien d'autres données que celles des savoirs concernant un objet particulier d'apprentissage.